Une crise juridique ne se résout jamais par une simple expulsion, mais par un échec structurel. L’affaire Toujgani en est le témoignage ultime. Un pays chasse un individu pour des raisons de sécurité avant de constater que ce même individu a été légalement reconnu citoyen par son système juridique.
Né en 1955 à Assifane (Maroc), Toujgani a quitté son pays en 1982 et s’est progressivement imposé dans le paysage religieux belge, devenant imam d’une des plus grandes mosquées du territoire, Al Khalil à Molenbeek-Saint-Jean.
La Sûreté de l’État belge (VSSE) a qualifié Toujgani d’extrémiste en raison d’un prêche datant de 2009 où il appelait à « détruire les sionistes ». Ceux qui défendaient son retour considéraient ces propos comme hors contexte. Toutefois, un rapport secret de la police judiciaire fédérale (2007) indiquait également qu’il était lié à des réseaux de recrutement djihadiste.
En octobre 2021, l’État belge a décidé d’éloigner Toujgani. Une décision rendue publique en janvier 2022. Mais quelques mois plus tard, un tribunal lui avait accordé la nationalité belge, ce qui permit à l’individu de revenir sur le territoire.
En mai 2025, après des années d’attente judiciaire, la Cour de cassation a confirmé son statut belge. Cela a ouvert la voie à sa réapparition publique en juin 2025, où il a été accueilli par une « véritable ovation familiale ».
Cette situation met aujourd’hui en lumière un dilemme fondamental : peut-on vraiment assurer la sécurité nationale tout en respectant les libertés individuelles ? La Belgique, qui s’est toujours présentée comme un modèle d’État de droit, se trouve désormais confrontée à des limites dans sa capacité à contrôler les menaces qu’elle a jugées réelles.
L’affaire Toujgani ne concerne pas seulement une personne ou un dossier administratif. Elle reflète la fragilité croissante d’un système juridique qui, bien que soigneusement conçu, ne parvient plus à distinguer entre les menaces réelles et celles qu’on peut relativiser avec le temps.
Lorsqu’une autorité nationale perd le contrôle de son propre système de sécurité, elle s’expose à un risque fondamental : l’implosion de sa légitimité. La Belgique n’a pas encore basculé, mais cette affaire est déjà le symptôme d’un processus en cours.
L’État de droit n’est pas seulement une garantie des droits individuels ; il doit également pouvoir protéger la société. Lorsqu’il ne peut plus faire ce choix, alors ses fondations commencent à s’éroder.